Le Temps - temps fort
- Ne sentez-vous pas un sentiment d'injustice naître au sein de la classe moyenne?
- Comme pour la prospérité, le sentiment de justice est relatif. Les citoyens sont complexes: d'un côté, ils contribuent collectivement à enrichir quelques footballeurs et artistes, de l'autre, ils s'opposent à la généralisation de ce modèle à des professions plus classiques, comme les avocats ou les banquiers. Reste qu'économiquement ou sociologiquement, rien ne justifie des écarts de revenus au-dessus de 1 à 100.
Combien de temps cette concentration des richesses peut-elle durer?
- Je ne vois rien qui puisse enrayer cette dynamique à un horizon de 10 ou 15 ans. En tout cas pas en Chine ou en Inde. En Europe, les écarts vont encore se creuser entre les pays qui investissent sérieusement dans la recherche et développement, les infrastructures et l'éducation pour tirer parti du phénomène de coagulation territoriale, et les autres. En outre, dans un monde toujours plus ouvert, l'amplitude des revenus entre les personnes connues et la masse va encore s'amplifier.
- Et au-delà?
- Cela pourrait changer après 2030. La Chine devrait entrer dans un autre régime de croissance, moins soutenue. Par ailleurs, il existe une grande incertitude: du fait de la concurrence fiscale entre nations, aucune tentative de resserrer les écarts de revenus par les impôts n'a eu lieu jusqu'à maintenant. A un moment donné, on risque toutefois d'assister à un «back-clash» démocratique parce que chacun, riche ou moins riche, a le même droit de vote.
- La concurrence fiscale sera-t-elle aussi remise en question?
- Je crois qu'au bout d'un moment les gens se demanderont: «Jusqu'où allons-nous jouer cette compétition fiscale qui profite au 1% plus riche, alors que nous sommes dans un régime démocratique?» On parlera alors peut-être d'un niveau minimum d'impôt à payer.
- Une question qui ne se posera pas chez un acteur majeur, la Chine...
- Certes, mais Pékin reconnaît que l'écart de revenu entre les régions côtières et l'intérieur constitue une bombe à retardement. Même s'il n'y a pas de démocratie, l'opinion publique existe.
- La démocratie actionnariale, jusqu'ici plutôt passive face aux jumbo salaires, se réveillera-t-elle?
- Ce n'est pas sûr. Comparés à la somme des profits réalisés par certaines multinationales, les dizaines de millions versés aux patrons ne pèsent pas lourd pour l'actionnaire qui regarde surtout la progression du cours des titres et les dividendes.
- Le financement des retraites, qui s'appuie toujours plus sur les actifs, ne risque-t-il pas de poser problème?
- Il faudra sans doute faire des choix. C'est moins vrai en Suisse qu'ailleurs en Europe, mais les risques ont été en grande partie concentrés sur les actifs. Il va forcément y avoir une inversion de ce phénomène, d'autant plus vite si une crise économique se produit. Il y aura une réduction significative des prestations aux retraités. J'aime d'ailleurs souvent leur dire: «Vous partez à la retraite, mais vous allez retravailler, différemment.»
Frédéric Lelièvre
- Avril
Le débat sur le salaire des «top-managers» intéresse les actionnaires. Le 19, à l'occasion de l'assemblée générale de UBS, un quart des détenteurs de titres refuse un plan d'options pour la direction du numéro un de la banque. Une première. Le président Marcel Ospel promet de revoir ses ambitions à l'avenir.
- Mai
La rémunération des grands patrons suisses atteint des records après l'annonce par les multinationales d'excellents chiffres en 2005. Le programme de performance de Credit Suisse permet aux six membres de la direction d'encaisser chacun jusqu'à 280millions de francs. Oswald Grübel, le directeur général de Credit Suisse, passe alors pour le patron le mieux payé du pays, avec 23 millions de francs en 2005. Le magazine «Bilan» révélera en décembre que le banquier a rejoint le cercle étroit des 300 personnes les plus riches de Suisse. La pharma se défend bien. Daniel Vasella, président et directeur général de Novartis, a gagné 21,3 millions en 2005. La fondation Ethos calcule même que sa rémunération grimpe à 30 millions si l'on inclut les options. A titre de comparaison, l'Office fédéral de la statistique chiffre le salaire annuel brut moyen des travailleurs suisses à 72000 francs. De nombreuses voix s'élèvent alors pour dénoncer les salaires exorbitants des top managers et l'écart croissant avec les salaires des gens ordinaires.
- Juin
Dans leur dernier rapport, Capgemini et Merrill Lynch montrent que la fortune des millionnaires a progressé de 8% par an depuis 1996. On en recense près de 9 millions sur la planète, un chiffre qui a doublé en dix ans. Un tiers de ces «happy few» vivent en Europe, un autre en Amérique du Nord. La région Asie-Pacifique en compte près d'un quart. Autant dire qu'ils sont pratiquement absents de l'Afrique, du Moyen-Orient et de l'Amérique latine. La Suisse, elle, abrite toujours plus de milliardaires. Avant Noël, «Bilan» en recense 118, contre 107 en 2005. La fortune de ces «Ultra-High net worth individuals» pèse 460 milliards de francs, soit un peu plus que le PIB helvétique.
- Septembre
Les syndicats demandent haut et fort une hausse des salaires de 4%. Ils se contenteront de 1,8% en moyenne. Le salaire réel, inflation déduite, stagne depuis plusieurs décennies. La distribution de bonus reste difficile à cerner. Le secteur financier en distribue le plus. Selon l'association des employés de banques, le bonus atteindra en 2006 jusqu'à trois mois de salaire.
- Octobre
Le 31, Thomas Minder, propriétaire d'une PME, Trybol (dentifrice, shampooing...), lance une initiative populaire fédérale «contre les rémunérations abusives». Les propriétaires privés et les actionnaires doivent pouvoir voter les salaires du conseil d'administration et de la direction.
- Novembre
Si les salaires augmentent peu ou pas, la hausse du pouvoir d'achat ne peut venir que de la baisse des prix. C'est le calcul de la nouvelle conseillère fédérale chargée de l'Economie. Doris Leuthard veut appliquer en Suisse le principe du «cassis de Dijon», un outil censé lever certains obstacles à l'importation de produits de l'Union européenne, et par conséquent en diminuer le prix.