Jules Verne - Un écrivain global

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Un écrivain global
Considéré comme le père de la science-fiction, Jules Verne demeure
aussi moderne par son libéralisme avoué, où la science est facteur de
progrès. Et par sa passion à réduire le monde, qui évoque les fantasmes
suscités par Internet.
Nicolas Dufour
Jeudi 21 juillet 2005

http://www.letemps.ch/dossiers/dossiersarticle.asp?ID=160259

Réduire le monde

S'il faut trouver une modernité dans les romans de Jules Verne,
c'est plutôt dans l'ampleur mondiale de ses fictions. En un mot, sa
dimension globale avant l'heure. L'historien Lucian Boia suppose avec
justesse que «Jules Verne a deux passions dans la vie: le théâtre et la
géographie. En dépit d'un préjugé tenace, la science n'arrive
qu'ensuite, et elle reste un élément secondaire et ajouté.» Avant
d'écrire un roman, l'auteur amasse une documentation vertigineuse. Il
offre à ses lecteurs des cartes, des explications précises, avec les
coordonnées des endroits explorés. Du capitaine Hatteras à Phileas
Fogg, ses héros sont occupés à rendre la planète praticable,
maîtrisable, de la même façon qu'Internet a pu être décrit comme une
planète virtuelle où les distances sont abolies.

L'écrivain est international jusque dans ses choix les plus pratiques.
Ses héros sont Anglais, Américains, Russes, Chinois, parfois
Français... Aussi, Verne écrit à l'heure d'un premier capitalisme qui
n'a rien d'étranger aux lecteurs du jeune XXIe siècle. Loin d'être des
utopies propres à faire rêver les enfants, la science et la technologie
sont déjà considérées comme des facteurs de progrès. Comme aujourd'hui,
où pays riches et émergents se battent sur le terrain de la science. En
lisant certaines diatribes enflammées des promoteurs de la science chez
Jules Verne, il suffit de remplacer «locomotion» ou «énergie» par
«biotechnologies», pour obtenir le discours de base de tout politicien
actuel...

– Il fascine toujours mais personne ne sait où le situer... comment mesurer son apport?

– Déjà de son vivant, on ne savait pas vraiment comment le situer.
Il voulait être à l'Académie française, son éditeur faisait la
promotion de ses volumes pour les «étrennes» des enfants. En plus, il
reste, étrangement, un auteur méconnu. Qui se souvient de La Jangada,
Mrs Branican, Le Sphinx des glaces ou de ces romans qui ne figurent pas
parmi la douzaine d'œuvres ultra-célèbres? Son apport, c'est d'avoir
«ré-enchanté le monde», de s'être précisément renseigné sur ce qui
l'entourait pour en tirer matière à fiction. Ce qui est le plus
intéressant pour moi chez Jules Verne, c'est son projet de
cartographier «les mondes connus et inconnus»: la surface du globe et
ses mystères, mais également, comme le monde est toujours plus connu,
plus «fini», les profondeurs de l'océan, les mondes «perdus», et
l'espace. C'est cette volonté de présenter, de répertorier (d'instruire
parfois), dans toutes les dimensions de la connaissance.
Et je ne parle
pas de la modernité de son écriture, qui est souvent sous-estimée.
Verne a un vrai style, et il faudrait le réhabiliter un jour à ce
propos aussi.

– Verne fut-il plus critique qu'il n'y paraît?

– Tout dépend de la période sur laquelle on se penche. Il devient
clairement plus pessimiste vers la fin de sa vie. Mais même lorsqu'il
chante (soi-disant) les louanges de la technique, en fait elle se
révèle toujours ambivalente. Il suffit de voir Les 500 millions de la
Bégum où la rationalisation urbaine crée la ville idéale, mais aussi
une cité de l'acier et de la terreur. Dans cette dernière (Stahlstadt),
on construit un énorme canon. C'est une arme, bien sûr. Mais dans un
autre roman, c'est un outil d'exploration (lunaire). Le message de
l'écrivain, c'est que les hommes sont responsables de ce qu'ils
développent. Je ne pense pas qu'il ait estimé que le progrès résoudrait
tous les problèmes. Il chante plutôt la beauté du monde.

– N'est-ce pas d'abord un romancier de l'artifice, un enchanteur de la science?

– La science – ou plutôt la technique – est un outil qui permet l'exploration, la découverte; elle ne l'enchante pas pour elle-même. Verne est surtout le romancier de la quête impossible. Rien n'est vraiment abouti: on n'atteint pas la Lune, ni le centre de la Terre... Ce sont des romans de quêtes. Tout comme la littérature arthurienne: à partir du moment où l'on fait découvrir le Graal aux personnages, le filon s'épuise et disparaît. L'exploration pour elle-même (et l'aventure!) est au cœur des romans.

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Sciences: les doutes du romancier

« D'ailleurs, dit Kennedy, ce sera peut-être une fort ennuyeuse époque
que celle où l'industrie absorbera tout à son profit! A force
d'inventer des machines, les hommes se feront dévorer par elles! Je me
suis toujours figuré que le dernier jour du monde sera celui où quelque
immense chaudière chauffée à trois milliards d'atmosphères fera sauter
notre globe!» Cinq Semaines en ballon

«L'acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs fera disparaître un jour la dernière baleine de l'Océan.»

Vingt mille Lieues sous les mers

«[...] Il faut avouer, cependant, que la nature s'est montrée
prévoyante en formant notre sphéroïde plus principalement de grès, de
calcaire, de granit, que le feu ne peut consumer!

– Voulez-vous dire, monsieur Starr, que les humains auraient fini par brûler leur globe?

– Oui! Tout entier, mon garçon, répondit l'ingénieur. La terre
aurait poussé jusqu'au dernier morceau dans les fourneaux des
locomotives, des locomobiles, des steamers, des usines à gaz, et
certainement, c'est ainsi que notre monde eût fini un jour!» Les Indes
noires

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