Le Temps - temps fort
«L'homme finit toujours par choisir la liberté»
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Les jours du capitalisme triomphant sont comptés. Jacques Attali parie sur la victoire de l'hyperdémocratie.
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Frédéric Koller
Samedi 30 décembre 2006
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Dans un essai visionnaire, l'infatigable brasseur d'idées qu'est l'écrivain Jacques Attali raconte l'histoire de ces 60 prochaines années dont le moteur sera la lutte entre le marché et la démocratie à l'échelle planétaire. A l'horizon, le déclin de l'empire américain, fatigué, auquel succédera un monde multipolaire où la souveraineté des Etats sera de plus en plus fragilisée par la puissance des multinationales. S'inspirant de Karl Marx et de l'historien Fernand Braudel aussi bien que de Shakespeare ou du maître du livre d'anticipation Isaac Asimov, l'ancien conseiller de François Mitterrand prévoit trois vagues d'avenir. La première esquisse un monde dans lequel aura triomphé la logique marchande et qui se traduira par un net recul des libertés. La seconde met en scène un «hyperconflit» qui pourrait bien signifier la fin de l'humanité. Jacques Attali veut toutefois croire en la victoire d'une troisième voie, celle de la resocialisation du marché et de la victoire - temporaire? - de la démocratie et de l'altruisme sur la logique du profit et de l'égoïsme.
Le Temps: Nous sommes en 2030, l'empire américain touche à sa fin. Comment survient la chute?
Jacques Attali: Ce n'est pas une chute, c'est un retrait. L'Amérique va s'épuiser à tenter de gouverner le monde. Cela coûte de plus en plus cher de gérer le monde. Par ailleurs, l'Amérique sera confrontée à des problèmes intérieurs de plus en plus grands: vieillissement, dualité linguistique, inégalités sociales, besoins d'infrastructures... Dans le même temps, la Chine va avoir les mêmes problèmes de vieillissement et sera forcée de s'occuper d'elle-même. Les Etats-Unis ne pourront plus vivre à ses crochets et vont devoir financer eux-mêmes leur déficit.
- A l'empire américain succédera un monde polycentrique. Quels en seront les principaux acteurs?
- J'essaie de voir s'il y aura un nouveau «cœur» à la place des Etats-Unis. L'Europe serait un cœur possible, de Londres à Milan, mais il faudrait une volonté politique très forte, qui n'existe pas. Je ne crois pas au cœur japonais, ni au cœur chinois parce qu'ils ont trop de problèmes intérieurs. De plus, comme les nouvelles technologies permettent de travailler à distance, il n'y a plus de nécessité de voir émerger un cœur dont la raison était de mettre dans la même ville les financiers, les technologues, les créateurs, les artistes, les industriels, les armateurs, les politiques. Mon hypothèse centrale, c'est que l'on va aller, dans un premier temps, vers un monde avec beaucoup de centres. Onze pays s'imposeront comme puissances de premier plan et une trentaine comme secondes puissances. Mais, dans un deuxième temps, une autre force, celle du marché, va finir par balayer tous ces Etats...
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- Ce sera alors, selon vous, l'avènement de l'«hyperempire, du marché tout-puissant». Comment vivra-t-on?
- Deux industries domineront: l'assurance et la distraction. L'assurance car c'est la meilleure façon de se protéger contre la précarité, et la distraction qui permet de ne pas voir cette précarité. D'autre part, ce sera le grand retour au mouvement, au nomadisme avec trois catégories de personnes: les hypernomades, disposant de tous les moyens technologiques et du mouvement, les infranomades - qui seront 4 à 5 milliards sur les 9 milliards que comptera alors la population mondiale - obligés de bouger de ville en ville et de pays en pays pour survivre et, au milieu, les nomades virtuels, des sédentaires formant une classe moyenne qui vivra dans le spectacle des jeux vidéo, du cinéma et d'Internet, dans l'espoir de rejoindre les nomades de luxe et la terreur de basculer chez les pauvres. Dans le même temps, il y aura une confusion grandissante entre économie légale et économie criminelle. L'industrie dominante qui chapeautera tout cela est la surveillance. D'abord la surveillance par les autres, par les compagnies d'assurances, puis la surveillance par soi-même.
- Se battra-t-on pour le pétrole ou pour l'eau?
- Le plus probable est que nous n'aurons pas une société de pénurie mais une société d'énergie chère, d'eau chère, de ressources chères qui vont accélérer le développement de technologies de pointe, des technologies de captation, de séquestration de gaz carbonique et de carbone. De ce point de vue, je suis assez optimiste. L'histoire montre que l'humanité a toujours su remplacer une énergie par une autre et trouver le moyen de dépolluer au moment où la pollution paraissait intolérable. Mais il va falloir une mobilisation générale. C'est pourquoi je pense qu'il y a un grand risque de dictature. N'oublions jamais que le premier keynésien s'appelait Mussolini, que le deuxième s'appelait Hitler et que Roosevelt n'a été que le troisième. Dans une société de précarité, de liberté et de fluidité, il y aura une demande de sécurité, de durable. Or, le durable est une idéologie totalitaire. La tentation d'un totalitarisme religieux ou vert pour régler les problèmes est une menace forte.
- Pour autant que l'humanité survive à cette apocalypse, émergera alors l'hyperdémocratie...
- Elle commence déjà. L'hyperdémocratie, c'est le basculement de l'idéologie de la liberté individuelle et de l'égoïsme à un altruisme rationnel qui se traduit ainsi: je ne reste intéressé que par moi-même, mais dans mon intérêt j'ai intérêt à ce que les autres soient heureux. Le téléphone portable donne bien l'exemple de cela: d'une part, c'est une technologie de surveillance. Mais c'est aussi une technologie d'altruisme intéressé car si je suis le seul à avoir un téléphone, il ne me sert à rien. Plus un village est petit, plus ses habitants ont intérêt à ce que les gens soient bien.
- Quels en seront les principaux acteurs?
- Les ONG, dont le premier exemple est le Comité international de la Croix-Rouge. L'altruisme rationnel crée les conditions d'une domination des ONG. Il faut distinguer les ONG productives et les ONG vocales, qui dénoncent ce qui va mal. Des ONG productives qui fournissent aujourd'hui des services vont créer à l'avenir des objets industriels. Elles feront la même chose que des entreprises capitalistes mais pour le bien de l'humanité, c'est-à-dire sans tirer profit de ce qu'elles font.
- Vous voyez dans l'Union européenne le modèle de cette hyperdémocratie à venir...
- L'hyperdémocratie, c'est le gouvernement mondial, les gouvernements continentaux, les gouvernements locaux. L'Europe est très exactement au point de rencontre de ces questions puisqu'on a créé un marché unique, mais on n'a pas réussi à faire une démocratie unique. On voit bien que le marché est plus fort que la démocratie. Si l'Europe n'est pas capable de créer d'espace politique commun, alors comment peut-on l'espérer du monde? Je pense toutefois que c'est possible.
- Cette hyperdémocratie, c'est la resocialisation du marché?
- Exactement. Pour cela, il faut une démocratie qui soit aussi forte que le marché géographiquement et en termes de compétence.
- Vous parlez aussi de la naissance d'une intelligence collective supérieure à l'intelligence humaine...
- Pour l'instant, c'est juste la mise en relation de l'intelligence individuelle. Mais on peut imaginer une intelligence collective qui rassemble les cerveaux et qui pense à un autre niveau que l'espèce humaine, c'est-à-dire qui ne soit pas seulement la coalition des cerveaux humains mais une intelligence qui se mette à penser pour soi.
- C'est une nouvelle forme de représentation de Dieu.
- Oui, bien sûr.
- Avec le risque d'une nouvelle théocratie.
- C'est un risque. On peut même imaginer que cela échappe à l'espèce humaine et que ce soit une intelligence collective de la vie qui soit contre l'espèce humaine. Mais là, c'est plus le romancier qui parle que les faits.
- Pour échafauder ces étapes du futur, vous vous appuyez sur une interprétation de l'Histoire qui répond à des règles bien précises...
- Il y a une loi fondamentale: l'humanité a choisi la liberté contre toutes les autres valeurs. Pourquoi la liberté? Parce que l'homme ne fait que se poser une question toute sa vie: comment éloigner les contraintes? D'abord la contrainte du temps - vivre plus vieux - mais aussi toutes les contraintes matérielles pour vivre mieux. Lutter contre la rareté revient à privilégier la quête de la liberté individuelle. Cette grande force s'est progressivement structurée autour des marchés et de la démocratie à partir de ce que j'appelle l'idéal judéo-grec, qui apparaît au IXe siècle avant notre ère et qui emporte tout, depuis, dans son mouvement.
- Vous écrivez enfin que le bonheur doit cesser d'être la grande finalité de l'humanité.
- Le malheur est dans la recherche du bonheur. Je préfère parler de la recherche du bon temps.