Pôle des microtechniques, l’Arc jurassien doit mieux faire reconnaître ses atouts

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RÉGIONS : Pôle des microtechniques, l'Arc jurassien doit mieux faire reconnaître ses atouts

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Date de parution: Lundi 11 juin 2007
Auteur: Serge Jubin et Pierre-Emmanuel Buss

JURA. Une étude du BAK Basel Economics décrit une région périphérique ultra-morcelée, sans identité, avec des atouts économiques mais une croissance anémique. Vision à nuancer, rétorquent deux acteurs de l'Arc jurassien, un ministre et un chef d'entreprise. Débat.

Ausculté dans un périmètre allant de la Vallée de Joux au Thal soleurois par les experts du BAK Basel Economics (LT du 01.06.2007), l'Arc jurassien fait pâle figure. Malgré son savoir-faire horloger et microtechnique, sa croissance serait anémique: 0,45% par an depuis 1990. Une région sans identité, périphérique, peu attrayante fiscalement, aux institutions fragmentées.
Oui, l'Arc jurassien connaît des problèmes et peine à se vendre, mais il n'est pas ce que le BAK a montré, rétorquent deux acteurs régionaux réunis par Le Temps pour débattre: le ministre socialiste neuchâtelois de l'Economie, Bernard Soguel, et le patron de l'entreprise Tornos à Moutier, Raymond Stauffer. Ils plaident pour la fédération du noyau de l'Arc jurassien, soit l'espace Bejune comprenant les cantons de Neuchâtel, du Jura et le Jura bernois.
Quel périmètre
pour l'Arc jurassien
Le Temps: Faites-vous la même définition de l'Arc jurassien que le BAK: du Nord vaudois au Thal soleurois?
Bernard Soguel: L'Arc jurassien va de Bâle à Genève et il inclut les deux villes. On y trouve la plus forte concentration de Suisse des grandes entreprises industrielles qui exportent. Ce sont elles qui amènent les devises au pays. L'Arc jurassien est également transfrontalier. Politiquement, il vaut par son noyau Bejune.
Raymond Stauffer: Je ne reconnais pas le périmètre dessiné par le BAK. Ou l'Arc jurassien va de Genève à Bâle, avec la Franche-Comté, ou il se concentre sur le noyau Bejune.
– L'Arc jurassien souffre-t-il d'absence d'identité?
B.S.: Je ne perçois pas de sentiment d'appartenance à l'Arc jurassien. Nous sommes des montagnards et des Jurassiens, tout comme nous sommes Suisses et Romands. Evitons les constructions artificielles. Espace Mittelland a avorté, ses habitants ne s'y reconnaissaient pas. Il est préférable de donner du corps à la Suisse occidentale.
Le noyau Bejune
– Etre baigné dans un même environnement industriel ne crée-t-il pas d'identité commune?
R.S.: Je vois davantage les antagonismes, comme l'opposition Haut-Bas du canton de Neuchâtel. On se bat, district contre district, ville contre ville, industrie contre industrie. Alors qu'il est nécessaire de construire une identité, dans le noyau Bejune.
B.S.: L'esprit de clocher n'est pas propre à l'Arc jurassien.
R.S.: C'est le paradoxe de l'horloger: il vit dans un environnement international, il s'y débrouille bien. Mais quand il fabrique ses montres, il a tendance à tout observer par la lorgnette qu'il a à l'œil.
B.S.: Nous n'avons pas attendu le rapport du BAK pour nous fédérer. Les collaborations sont intenses. Avec mes collègues bernois, Andreas Rickenbacher, et jurassien, Michel Probst, nous organisons un work shop à l'automne avec les entreprises de l'Arc jurassien. Nos collaborations ont le défaut d'être trop sectorielles. Je suis partisan de l'adhésion de Neuchâtel à l'Assemblée interjurassienne. On m'a toujours dit: ce n'est pas à Neuchâtel d'aller arbitrer les conflits entre Jurassiens. On peut dépasser cet antagonisme et construire ensemble.
– Faut-il créer une structure politique de l'Arc jurassien?
B.S.: Les contacts sont réguliers entre gouvernements cantonaux. Nous nous voyons chaque année. En bilatéral. Passons à la rencontre à trois des gouvernements Bejune. Elle aurait été utile dans les problèmes liés à la HES.
R.S.: Le BAK incite à fédérer les institutions, les gouvernements Bejune signent une convention. Très bien. On fait une commission pour causer. Concrètement, on ne voit pas grand-chose. Sinon l'inertie institutionnelle, les intérêts politiciens. Il y a de la bonne volonté, mais on est frustré des maigres résultats. Dans l'industrie, on vise le résultat.
Croissance anémique?
– Le rapport du BAK souligne les points forts de l'Arc jurassien: pôle microtechnique, savoir-faire. Mais performance économique faible, croissance anémique. L'Arc jurassien ne sait-il pas valoriser son travail?
R.S.: Le prix de vente d'un produit représente cinq ou six fois la valeur de sa fabrication. L'économie de l'Arc jurassien est principalement composée de fabricants et de sous-traitants, les centres de décision étant ailleurs. Il ne nous reste qu'une portion congrue des bénéfices. Ceux qui font de l'argent sont les distributeurs. Même les horlogers, comme Rolex ou Cartier, font leur distribution de l'extérieur.
B.S.: Je conteste les chiffres du BAK. Ceux de l'Office fédéral de la statistique présentent l'Arc jurassien et Neuchâtel comme dégageant la plus forte croissance de Suisse entre 2002 et 2004. Mais nous avons, c'est vrai, un problème avec le tertiaire. Les centres de décision ont disparu.
– Pourquoi?
B.S.: La mondialisation regroupe les sites de décisions, de marketing, de facturation. Alors qu'auparavant, les décisions étaient prises sur le lieu de production.
R.S.: Pourquoi certaines compagnies n'appartiennent-elles plus à des gens de l'Arc jurassien? C'est ça la vraie question. C'est affaire de moyens financiers. Et, malheureusement, on en manque ici.
Fiscalité décourageante?
– L'Arc jurassien a-t-il un problème fiscal?
R.S.: C'est un handicap, mais pas le seul. Peut-être qu'avec le barème de Zoug, nous aurions davantage de centres de décisions. Nous en perdons également parce que le transfert générationnel des entreprises se fait mal. Il faut vendre ensuite.
B.S.: La fiscalité des entreprises est concurrentielle dans l'Arc jurassien. Les arrangements légaux sont opérés. Je crois pourtant nécessaire le réexamen des instruments de promotion économique. Pour lutter contre l'abandon de l'Arc jurassien par les décideurs, les autorités doivent réaliser le pôle des microtechniques. C'est la clé. Malgré les bringues, nous sommes en passe de réussir. Avec l'intégration de l'Observatoire au Centre suisse d'électronique et de microtechnique, le CSEM, désormais présidé par Claude Nicollier. C'est un signe de confiance. Et l'EPFL va déplacer une partie de ses activités microtechniques à Neuchâtel. C'est du tertiaire et de la recherche qui arrivent.
R.S.: Plus que la fiscalité, c'est l'ensemble des conditions cadres qui handicapent. L'offre ferroviaire est insuffisante, les routes pas terminées. On ne cible pas les priorités: comment comprendre qu'on ait commencé la Transjurane par le tronçon Delémont-Porrentruy, avec deux culs-de-sac aux extrémités! Pourquoi ne parvient-on pas à affecter les 150 millions prévus pour le tunnel autoroutier de Serrières au Transrun, ce projet de métro rapide entre Neuchâtel et La Chaux-de-Fonds? L'industriel que je suis est abasourdi. Les problèmes financiers de nos cantons, qui ont besoin de redressement sévère, empêchent d'investir. Parce que nous en manquons, nous ne tirons pas parti d'une émulation liée à l'argent.
B.S.: D'accord. Mais reconnaissez les efforts de Neuchâtel pour assainir l'Etat. Simultanément, nous préparons le projet susceptible d'inverser la tendance: le RUN, le réseau urbain neuchâtelois, avec son axe de communication, le Transrun. Pour donner corps à l'agglomération neuchâteloise, au centre de l'Arc jurassien. C'est une réelle vision.
– En attendant, faute de hiérarchie, les petits pôles urbains de l'Arc jurassien se concurrencent...
B.S.: La lutte des pouvoirs est pire que le manque d'argent! Même s'ils s'en défendent, mes «camarades» des villes sont trop attachés au pouvoir.
R.S.: Une telle «démo-crassie» est néfaste! Dans l'industrie, quand on est rétif au changement, on donne un coup de balai!
B.S.: Le volontarisme du Conseil d'Etat est indéniable. Si le Val-de-Travers devient une seule commune, cela déclenchera une dynamique qui rangera les récalcitrants aux fusions au rang de ringards.
R.S.: Pourquoi a-t-on toujours besoin de coups de boutoir ou de situations désespérées pour s'organiser autrement et de manière plus efficace?
Un satellite des métropoles?
– Le BAK presse l'Arc jurassien de s'arrimer aux pôles métropolitains de Bâle et de l'Arc lémanique. Risque-t-il de n'être qu'un satellite, pleurnichard et assisté?
B.S.: Clairement non, il n'est pas question d'être sous tutelle! Nous voulons nous affirmer en tant que pôle des microtechniques, j'y tiens. Et tirer parti de la dynamique des métropoles. C'est complémentaire. N'oublions pas le réseau métropolitain français Rhin-Rhône, avec les centres voisins de Besançon, Dijon, Montbéliard, Belfort.
R.S.: Avant de s'arrimer, il faut clarifier notre situation. Le meilleur moyen pour l'Arc jurassien et son noyau Bejune de s'émanciper, c'est d'être solide à l'interne. Pour être un interlocuteur fort. Il y a parfois un côté pleurnichard qui caractérise notre région. Le Jurassien est frondeur, mais pas toujours disposé à se prendre en main. Il manque de confiance en ses capacités. Peut-être un peu trop de calvinisme.
– Qu'espérer d'autre que des ennuis, avec la partie française de l'Arc jurassien?
B.S.: La Franche-Comté est un réservoir de main-d'œuvre important. Ça pose des problèmes, qu'il faut examiner sérieusement. Les accords bilatéraux contribuent à la prospérité de la Suisse. L'Arc jurassien a besoin de la Franche-Comté. Les contacts sont de plus en plus étroits avec les autorités régionales françaises.
R.S.: L'ouverture des frontières a fait passer le marché de l'emploi de 180 à 360 degrés. Nous avons la même culture microtechnique, même si l'intensité est moins forte en France.
Quelle visibilité?
– Les analystes bâlois suggèrent un renforcement de la visibilité de l'Arc jurassien, le développement du tourisme. Que faire pour y parvenir?
B.S.: Nous ne savons pas nous vendre, c'est vrai. Nous préparons un gros projet touristique, lié à la haute précision et au temps. Nous devons expliquer que le tourisme, ce n'est pas faire plaisir aux gens d'ici, mais attirer des gens de l'extérieur.
R.S.: Le tourisme... S'il était dynamique, ça se saurait! L'image que nous donnons: j'ai un problème avec cette mentalité de gauche, très présente dans l'Arc jurassien, qui s'arc-boute sur les acquis et le passé. Qui refuse de reconnaître l'esprit entrepreneurial.
– Pourquoi parle-t-on des entreprises quand elles vont mal, et pas de Tornos, que vous avez redressée?
R.S.: Par absence de réflexe de marketing positif. Nos «producteurs» pensent qu'il suffit de fabriquer un bon produit. Ce qui ne vaut, comme je le disais, que 15% de son prix. Notre image est à 15% de sa valeur. Si des compagnies réussissent, c'est qu'elles fabriquent de bons produits et les mettent en évidence. Avec cet effet positif: l'effort de marketing contraint à laisser de côté les désagréments pour miser sur les atouts. Cela entraîne un surcroît de confiance, de crédit, offre des perspectives et une vision.
B.S.: Nous devons retrouver confiance dans le progrès et le développement. Il y a trop d'hésitations. Persuadons-nous et persuadons les autres que l'Arc jurassien est un atout pour la Suisse. Qu'il gagnera à être connu et reconnu.
R.S.: Faisons du noyau Bejune un cas d'école. Pour montrer que la collaboration intercantonale intensive est possible. Multiplier les réussites. Afin d'associer Bejune à une «success story».

Le redresseur de Tornos
Serge Jubin



Raymond Stauffer, 52 ans, est ingénieur en mécanique et vit à La Chaux-de-Fonds. Il a travaillé durant 25 ans chez Ismeca dans sa ville. Ne partageant pas le point de vue du nouveau propriétaire, il s'en va et prend une année sabbatique. Abrégée en juin 2002, lorsqu'il est appelé à la rescousse pour sauver Tornos à Moutier au bord de la faillite. Après avoir licencié 300 personnes, il a patiemment redressé le fabricant de tours automatiques, qui a retrouvé une excellente santé. Raymond Stauffer préside l'Association industrielle et patronale, et est membre du conseil de la Chambre neuchâteloise de commerce et d'industrie.

Un promoteur économique
Pierre-Emmanuel Buss



Bernard Soguel, 58 ans, est conseiller d'Etat neuchâtelois depuis 2001, ministre de l'Economie. Ingénieur agronome, il fut fonctionnaire au Service de l'économie rurale, avant d'ouvrir un bureau indépendant d'aménagement du territoire. Il s'est fait connaître en dynamisant le site agricole de Cernier, où il réside.
Bernard Soguel est à l'origine du Dews, la structure de promotion économique des cantons de Vaud, Neuchâtel, Valais et Jura pour valoriser les atouts de la Suisse occidentale auprès des entreprises. Il préside la Conférence des chefs de département de l'économie de Suisse occidentale et est membre du comité directeur de la conférence suisse.

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